ANCIEN RÉGIME


ANCIEN RÉGIME
ANCIEN RÉGIME

L’expression «Ancien Régime», dont le caractère dénigrant ne peut faire de doute, a été popularisée par le célèbre livre d’Alexis de Tocqueville, paru en 1856, L’Ancien Régime et la Révolution. Elle a cependant été utilisée telle quelle dès la fin de 1789. Elle est issue du vocabulaire familier du XVIIIe siècle et, peut-être, de certaines locutions juridiques utilisées par les jurisconsultes des XVIIe et XVIIIe siècles. La locution «ci-devant» est couramment employée par la génération de 1730, ou par celle de 1750. Sans doute ces mots n’ont-ils pas encore le caractère agressif et méprisant que leur donneront les révolutionnaires et, plus encore, les idéologues, journalistes et historiens de l’époque romantique; pour eux, le mot est une arme, qui permet à la fois de justifier les «grands ancêtres» et, aussi, de saper les fondements de la Restauration. Avec Tocqueville, et plus encore avec Taine, le tranchant des expressions s’émousse quelque peu, pour devenir davantage la constatation d’un état de fait. Entrée dans le langage courant, l’étiquette continue cependant à garder de nos jours l’âcre saveur des mots-mythes efficaces, de ces mots qui contribuent à «faire» l’histoire, parce qu’ils sont des symboles où tout un chacun met ce qu’il entend. La «philosophie des Lumières», qui en a présidé l’enfantement, a implicitement chargé le mot «Ancien Régime» de tout le poids de sa volonté de progrès, de l’espoir des lendemains moins durs, de la certitude aussi du triomphe de la jeune science, qui a célébré au XVIIIe siècle quelques-uns de ses plus beaux triomphes. Les cahiers de doléances sont comme le monument qui marque la fin de l’Ancien Régime et inaugure les temps nouveaux. Au point que l’événement de 1789 marque encore dans les habitudes universitaires françaises la coupure ou, plutôt, le fossé – infranchissable – entre cette histoire qui, par un singulier renversement, devient «contemporaine», à la surprise, et parfois à l’indignation, de nombreux historiens étrangers. Le reproche majeur que l’on peut adresser à l’expression est qu’elle ne s’applique pas à l’économique. En fait, la fin de l’Ancien Régime économique se situe au début du second Empire – ce qu’il a été longtemps impossible de faire admettre officiellement aux partis qui se réclament de la tradition de 1789.

Mais, si l’Ancien Régime a bien une date, très officielle, de décès, il n’a, en revanche, pas de date de naissance bien précise. Conception plus juste des choses et qui a, du moins, l’immense mérite de marquer mieux cette continuité de l’histoire, que l’admirable texte de Tocqueville n’est pas parvenu, en dépit de sa clairvoyance, partielle et partiale, à imposer pour 1789.

Ainsi, la locution «l’Ancien Régime» est-elle devenue, dans le langage de tous les jours, cette expression vague à souhait qui désigne une chose morte, dont on ne sait trop où, ni quand, ni comment elle a commencé, qui se termine dans la manœuvre de club et de couloir de la nuit du 4 août 1789, fleurant bon les nostalgies fanées d’un passé idéalisé pour les uns, scandale justement réparé pour les autres, qu’élèves et étudiants entrevoient – mal et vite – au fil des quelques heures passées à pâlir sur l’«histoire moderne». La connaissance historique du grand public est ainsi nourrie de nombre d’images d’Épinal ou, plus exactement, d’étiquettes.

Pourtant, en ces trois siècles où – pour utiliser la terminologie, discutable, de W. Rostow – se sont lentement accumulées les conditions nécessaires à ce qu’il est convenu d’appeler le «décollage» de l’Occident européen, l’Ancien Régime a subi tant de mutations, essayé tant d’expériences, tant innové, tant détruit, tant conservé aussi, que la démythification de l’étiquette «Ancien Régime» présente quelque intérêt, même pour un homme d’aujourd’hui.

Le mot désigne d’abord l’organisation politique (mais il faudrait mettre le pluriel) d’avant 1789; ensuite une certaine société, que l’on qualifiait au XVIIIe siècle, à la suite des juristes, de «féodale» – entendons, en réalité, «seigneuriale». Il met ainsi en cause l’ensemble des «superstructures» balayées par l’ouragan de l’été de 1789.

Il n’y a pas si longtemps qu’en pleine République la loi de finances rappelait, dans le justificatif juridique qui la coiffe, les ordonnances de Charles VII. On pourrait prendre ce petit fait comme symbole d’une profonde réalité. L’État moderne a commencé, en France, par se forger dans la longue lutte qui a ravagé le pays de 1328 à 1453. Sans doute Michelet a-t-il fait remarquer que la France était la seule nation à être née sous les auspices d’une femme: Jeanne d’Arc. Loin de nous l’idée de contredire Michelet, et tout le monde voit bien ce que cet impénitent romantique a voulu par là signifier à sa génération, mais aussi à celles qui devaient la suivre. C’est cependant faire trop bon marché de l’effort royal, de l’obscur, de l’inlassable travail des légistes, des financiers, des administrateurs qui ont formé, dès la fin du XIIIe siècle, l’embryon de ce fait nouveau: l’État moderne, enfanté, en grande partie, sous la pression de l’interminable crise dite de Cent Ans.

Une armée devenue nécessairement permanente, le coût croissant des armes nouvelles – et, entre toutes, de l’artillerie – imposaient le recours à des impôts réguliers, donc l’extension rapide d’une administration plus ou moins centralisée. Or cette organisation, si elle n’est pas entièrement nouvelle dans sa théorie, l’est en fait par son importance quantitative. Ainsi se posent deux séries de problèmes qui, à notre avis du moins, caractérisent l’«Ancien Régime». D’une part, la royauté et ses organismes se trouvent confrontés, dès qu’ils touchent à la vie quotidienne, à la réalité fondamentale de la fin du Moyen Âge: la seigneurie. Alors que la guerre de Cent Ans détruit assez largement la «féodalité», la reconstruction après la guerre de Cent Ans s’accomplit pour l’essentiel par une seigneurie rénovée. Modes de location du domaine propre (appelé la réserve ), rapports seigneurs-paysans se trouvent bouleversés, et le métayage imposé dans une partie de l’Ouest accélère la transformation des paysages de campagne en bocages. Noblesse et bourgeoisie agissent dans le même sens. D’où superposition de deux types d’encadrement de la population et, plus tard, de l’économie, qui finissent, nécessairement, par entrer en lutte. C’est, en majeure partie, l’incapacité de la royauté du XVIIIe siècle, devenue bureaucratique et statisticienne, à imposer les réformes nécessaires et, entre autres, la suppression de la seigneurie, qui transforme les difficultés financières de la seconde moitié du XVIIIe siècle en révolution durable.

D’autre part, cette superposition de deux systèmes, avec leurs incohérences, représente un coût croissant. Quels qu’aient été les progrès – incontestables – de l’économie française du XVIe siècle au XVIIIe siècle (en n’excluant nullement ceux du XVIIe siècle, que l’on a trop tendance à minimiser), il faut se demander ce que représente l’addition de ces deux prélèvements: seigneurial et royal. Prélèvement social de la seigneurie, qui perd rapidement sa justification politique, et finit par apparaître – et être – essentiellement parasitaire; poids propre de l’appareil administratif royal, direct ou indirect, qui risque, surtout aux époques de crise, de devenir trop lourd face aux possibilités réelles de l’économie et des hommes. Longtemps, l’habitude a fait considérer le premier comme normal, le second comme abusif. C’est encore la raison psychologique profonde des révoltes paysannes de la première moitié du XVIIe siècle. Le règne de Louis XIV est probablement l’époque où s’est opéré le renversement des tendances. La seigneurie apparaît vers 1789 comme inutile, l’administration royale seulement abusive.

La combinaison de ces deux problèmes est, sans doute, le fait qui domine toute la période moderne. Nous définissons donc cette dernière comme étant l’ère des tâtonnements et des essais en vue de trouver une organisation étatique et sociale en rapport avec les nécessités et les besoins de l’État. D’où la tendance à la monarchie absolue. Bien que ses prémices remontent au XIIIe siècle, cette ère de tâtonnements débute au XVe siècle.

La coupure du XIVe siècle est d’autant plus justifiée que la peste noire de 1438 constitue, en même temps, une catastrophe démographique sans pareille. En pratique, les premiers registres paroissiaux utilisables en séries assez continues remontent au XVe siècle.

L’Ancien Régime se termine en 1789-1793, avec la disparition de la seigneurie. Ainsi, l’une des deux séries de problèmes qui caractérisent l’ancienne France disparaît. Mais la nouvelle organisation politique et administrative, avec ce qu’elle entraîne de nouveautés sociales, ne résout pas la deuxième série de questions. Ce sera le mérite de la première révolution industrielle qui, en modifiant brutalement les possibilités de production, inaugure l’ère des progrès techniques, seule propre à asseoir une organisation étatique de plus en plus importante sur une économie de plus en plus capable de la supporter sans trop de difficultés.

1. Démographie et administration

1348-1789. Au point d’arrivée, quelque 25 à 27 millions de Français: chiffre aussi sûr qu’il pouvait l’être à l’époque. Combien au point de départ, combien? Une seule certitude: un énorme effondrement lors de la peste noire, peut-être de l’ordre du tiers de la population. Sur quel chiffre antérieur? On ne sait... Entre ces deux dates, une seule estimation réellement «sérieuse»: celle de 1694-1700, effectuée par Vauban, qui a pu réunir tous les rôles de la première capitation. Elle donne 18 millions d’habitants à la fin du XVIIe siècle. Voire! Quelle est la part de la population qui a échappé aux rédacteurs des rôles? Un cinquième – comme en Bretagne – un quart, ou un dixième? Nul ne le sait encore. En tout cas, la France de Louis XIV a au moins 20, peut-être 22 millions d’habitants. La croissance démographique du XVIIIe siècle est réelle, considérable mais, sans aucun doute, nettement moindre que les manuels ne veulent le laisser croire. Et avant? On ne peut hasarder que de simples hypothèses, appuyées tout au plus sur des documents fiscaux partiels, incomplets, établis dans une structure étatique préadministrative, donc infiniment discutables. Osons aller jusqu’au bout de notre réflexion: de telles hypothèses sont sans grande valeur, avec leurs «fourchettes» d’erreur énormes, que l’on s’est, en règle générale, bien gardé de calculer, et pour cause. Une seule issue: les sondages au dixième ou au vingtième dans les registres paroissiaux prolongés, là où cela est possible, jusqu’au XVe siècle. On aura ainsi une idée valable de ce qu’a été le mouvement naturel de la population, du moins de la fin du XVIe siècle jusqu’en 1789 (en effet, l’enregistrement des sépultures et des mariages est toujours beaucoup plus tardif que celui des baptêmes). Petit fait inquiétant: dans les quelques paroisses de l’Ouest où ce sondage a été fait, le maximum des naissances est en croissance légère, mais au fond peu sensible, du XVIe au XVIIIe siècle, comme s’il avait une limite supérieure assez constante. Simple indice, certes, et qui demandera de longues confirmations – ou infirmations. Et si, par hasard, nos populations avaient évolué, numériquement parlant, autour d’une moyenne générale en légère augmentation? Ce du moins dans les campagnes, car la croissance des villes n’attend nullement le XVIIIe siècle: l’époque moderne est, d’abord, celle de la poussée urbaine continue. En tout cas, les excédents des morts sur les naissances sont nombreux, rythmant la vie de l’ensemble de la population de crises de mortalité. La situation démographique ancienne, avec ses caractéristiques – âge moyen tardif du mariage (24-27 ans), nombre moyen d’enfants par famille relativement réduit (4-5), forte mortalité infantile (il faut deux enfants pour «faire» un adulte) – se maintient plus ou moins longtemps, suivant les provinces. Dans certaines campagnes, celles de l’Ouest entre autres, la nouvelle démographie n’apparaîtra que tard, parfois seulement au XIXe siècle. Nul doute cependant que certaines grandes crises politiques, comme la Fronde ou les guerres de la Ligue, ne soient liées aux catastrophes démographiques, et profondément influencées par elles. L’instabilité démographique et alimentaire (les deux sont souvent parallèles) expliquent l’instabilité psychologique et, partant, politique, voire religieuse.

Mais il est dans la nature des choses que les gouvernements n’aient, et de longtemps, songé à intervenir. En dehors des initiatives sanitaires des municipalités urbaines, c’est encore aux administrateurs du XVIIIe siècle que revient le mérite d’avoir osé aborder ces problèmes.

Sans doute Colbert avait-il, dès 1663, songé à établir un décompte approximatif de la population française. Mais la question, noyée d’ailleurs dans un fort long et disparate questionnaire, ne reçut aucune réponse. Les intendants pouvaient sans difficultés faire le relevé des membres des parlements que le ministre demandait. Ils n’avaient, en revanche, aucune idée, ni même aucun ordre de grandeur sur le chiffre de population de leurs circonscriptions. La taille, trop diverse de province à province, ne pouvait constituer un instrument de mesure convenable: Louvois s’en aperçut plus tard à ses dépens. Les rôles de la première capitation offrirent la première possibilité sérieuse de tenter une évaluation. Vauban, réunissant tous les documents accessibles, fournit ainsi les premières indications chiffrées, désormais répétées à l’envi par les dictionnaires et les rapports administratifs du XVIIIe siècle. L’étude de cette grande tentative reste à faire. Elle fut, quoi qu’il en soit, la base sur laquelle travaillèrent les contrôleurs généraux.

L’abbé Terray fut le premier à fonder la connaissance administrative sur une base plus solide: le relevé général de l’ensemble des naissances, des mariages et des sépultures fournit à partir de 1770 une documentation qui, à défaut de recensement, fut désormais à même de donner une idée approchée du mouvement naturel de la population. Ces données entrèrent quelque peu dans les calculs fiscaux. Elles permirent surtout de préciser l’étendue des «mortalités», de mesurer mieux les conséquences des «chertés». Or, l’administration – il faut employer ce terme, puisqu’il revient constamment dans la correspondance des bureaux versaillais à partir des années 1740-1750 – en était arrivée, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à orienter son action vers le «bien public». On songea donc à organiser tant bien que mal la lutte contre les épidémies. Les progrès médicaux semblaient autoriser un espoir raisonnable d’endiguer au moins quelques-unes des «maladies sociales». L’obstacle majeur subsistait cependant, l’insuffisance des finances. On s’en tira en recourant à l’Académie royale de chirurgie, devenue, par l’efficacité de son fondateur Vicq d’Azyr, une espèce d’organisme paragouvernemental sur lequel les intendants pouvaient, à partir de 1776, «embrayer» directement en évitant le Contrôle général lui-même. Conception semi-scientifique du gouvernement. Est-ce un pur hasard si pour Lavoisier, qui avait épousé une petite-nièce de l’abbé Terray, les conceptions démographiques déterminent en partie la philosophie du gouvernement? L’ensemble de l’organisation put obtenir d’incontestables succès locaux: ainsi, les épidémies, dans certaines régions de Bretagne, sont stoppées à partir de 1779 par l’envoi groupé de chirurgiens et de médicaments.

2. Naissance de l’information économique

Plus important eût été encore de connaître le volume de la production annuelle des diverses récoltes ou, du moins, leurs variations annuelles relatives. L’idée, si elle est assez ancienne comme en témoignent les timides et fort fantaisistes estimations de quelques intendants de la seconde moitié du XVIIe siècle, n’apparaît sous une forme administrativement utilisable et généralisée qu’avec le contrôleur général Orry, l’homme de la stabilisation de la livre, des premières enquêtes sur les lettres de «petit cachet» et des grandes routes royales. À partir de 1735 environ, les états de prévision des récoltes et les états de récoltes permirent d’avoir d’année à année, et même du début de l’été à l’automne, une vue approchée des fluctuations agricoles. Les procédés ont pu ensuite se perfectionner, mais ils n’ont jamais dépassé le stade des estimations qualitatives fondées sur l’équivalence de douze douzièmes à une récolte «normale», c’est-à-dire moyenne. Ces estimations, fondées la plupart du temps sur les dires des décimateurs, sont en général fortement sous-évaluées. Rares sont les provinces, comme la Bretagne, où les intendants ont réussi, dès les débuts, à obtenir une estimation assez vraisemblable. Du moins le Contrôle général pouvait-il, dès lors, mesurer les variations des prix des grains en fonction de la récolte. Secret soigneusement gardé, qui est pour quelque chose dans la rumeur publique du «pacte de famine».

Il n’était sans doute pas possible d’obtenir des renseignements chiffrés plus exacts. Car, par-delà les interminables palabres sur les conceptions des juristes et des théoriciens de la monarchie dite absolue, la structure de toutes les nations reste déterminée par l’impossibilité d’imposer à une économie de capacité de production limitée et de progression annuelle lente, toujours sujette à des rechutes, un poids administratif exagéré. La lenteur des mutations économiques entraîne celle des mutations psychologiques. La «nouvelleté» est le mal à proscrire par excellence aux yeux de la majeure partie de la population, même au XVIIIe siècle. À plus forte raison si le fisc s’en mêle. D’ailleurs, n’est-il pas significatif que l’étude quantitative de l’Ancien Régime ait commencé, avec F. Simiand et E. Labrousse, par l’établissement des courbes des prix, premier procédé statistique mis en place par l’administration du XVIIIe siècle? Statistiques de production de métaux précieux et de frappes monétaires, courbes de mouvement commercial maritime et, finalement, courbe de la démographie historique (avec P. Goubert) ne sont venues qu’après coup: l’ordre de succession correspond, en gros, à celui des tentatives administratives de l’Ancien Régime. Il y a peut-être une progression de l’esprit administratif, non point logique et cartésienne, mais nécessaire et donnée, inhérente à sa nature même, liée sans doute aussi aux possibilités d’établir des statistiques en fonction des besoins locaux originels. Le prix quotidien du pain, la nécessité d’évaluer les revenus des biens patrimoniaux sur des données incontestables ont primé la nécessité de l’abstraction administrative, qui ne devient pleinement efficace que par la concentration, la centralisation des données. Ainsi, Versailles a été en mesure de calculer la hausse des prix des grains, a pu autoriser ou non l’exportation vers l’étranger, avant que les bureaux locaux, qui avaient pourtant transmis toutes les données, aient eu l’idée de faire les quelques opérations élémentaires qui eussent abouti au même résultat.

L’époque «moderne» – celle de l’Ancien Régime – est celle qui permettra un jour à l’historien d’avoir quelques données économiques et démographiques de base suffisantes. Le moment viendra (il n’est pas encore venu, car nos chiffres sont trop peu sûrs) où il sera possible de connaître l’économie de ces temps infiniment mieux que ne le pouvaient les contemporains, car les données existent. Même la seigneurie a ressenti, dès le XVIe siècle, la nécessité d’offrir à ses administrés la possibilité d’évaluer une fortune foncière à partir des prix enregistrés par les mercuriales ou, du moins, par les «apprécis». Le stade administratif, celui de l’État centralisé, est franchi quand ces données dispersées sont un jour concentrées à l’échelle nationale. Évolution inévitable, que les meilleurs esprits ont eu du mal à admettre. La grande faiblesse de l’analyse administrative de Tocqueville réside dans sa mentalité anti-administrative, si typique de la noblesse – et, tout autant, de la bourgeoisie – des XVIIIe et XIXe siècles.

3. Une tentative de centralisation bureaucratique

Ainsi, de progression en progression, en passant d’un stade régional au national, la seconde moitié du XVIIIe siècle voit se renforcer un type d’État bureaucratique, centralisé, qui se veut rationnel, capable d’agir en fonction d’informations sérieuses, considérées comme de véritables secrets d’État, qu’on ne peut communiquer au public; en un mot, une bureaucratie de tendance statisticienne ou du moins préstatisticienne, agissant en vue du «bien général» défini selon ses normes. Les premiers commis de Versailles, ces inconnus, ont au moins autant d’influence que les ministres. Conception fondamentalement nouvelle, qui a demandé une longue et progressive mise en place de deux siècles.

Mais, comme son représentant type est ce pelé entre tous les galeux qu’a été, et demeure, aux yeux de l’opinion publique, l’intendant, juge-partie en toute matière fiscale au-dessous du conseil des Parties, cette évolution a été méconnue, ignorée, ou vilipendée. La peur du fisc, l’incompréhension du public, les cruautés trop évidentes de l’inquisition fiscale, les abus vrais ou supposés des fermes n’ont permis de voir dans tout cela qu’une gigantesque entreprise de soutirage d’impôts. Mais, en l’absence de cadastre, de statistiques, comment utiliser un autre procédé que l’inquisition fiscale? La propagande des privilégiés, et surtout des parlements, rejetant tout nouvel impôt, parce qu’il les touchait eux-mêmes – l’une des plus belles escroqueries morales de l’époque – n’a pu que renforcer cet état d’esprit. Peu de gens étaient, au surplus, disposés à admettre l’inéluctable nécessité de cette évolution. L’abandon de la forme judiciaire du gouvernement lésait les parlements, la puissance administrative sapait dans ses fondements le prestige des catégories dirigeantes traditionnelles. Que l’on se remémore les imprécations fulminées par Saint-Simon contre l’impôt du dixième, cet acte impie allant contre la volonté divine et dévoilant, suprême affront, le nécessaire secret des familles (sous-entendu: possédantes). À vrai dire, les cahiers de doléances, de quelque couche de la population qu’ils soient issus, émanent d’un état d’esprit assez voisin. La facilité, la rapidité avec laquelle a été balayée toute la superstructure étatique et administrative de l’Ancien Régime au cours de la seconde quinzaine de juillet 1789 s’explique non seulement par la haine multiséculaire du fisc et de ses agents, mais encore par la volonté unanime de tous les ordres, de toutes les «classes», de faire disparaître l’«inquisition» du «despotisme ministériel», on peut traduire en clair: l’inquiétante puissance de tous ceux qui, détenant le secret des chiffres et le maniement habituel des affaires, faisaient figure de puissance mystérieuse, prête à tout sacrifier sur les autels de la Cour. Vue suprêmement injuste: la lecture, si superficielle soit-elle, de la correspondance administrative versaillaise (ou, plus exactement, de ce qu’il en reste) est l’une des meilleures initiations que l’on puisse rêver tant à la pratique administrative qu’à la compréhension de nombre de «grands problèmes».

4. La résistance des structures anciennes

Un agrégat de nations

Mais, précisément, la nouveauté, la hardiesse des conceptions des premiers commis et de leurs émules est constamment mise en échec par l’ensemble de la structure étatique et sociale de l’Ancien Régime. Suivant un mot célèbre, la France reste un «agrégat de nations» aux originalités mieux maintenues qu’on ne l’imagine. Les réalités provinciales gardent tout leur poids. Certes, Paris, ou Versailles, l’uniformatrice, vilipendée, honnie et pourtant enviée, impose de plus en plus ses hommes, ses idées, ses théories et, fait plus important encore, toutes ses modes. Au fur et à mesure que, le long des routes royales, la pratique courante de la langue française, telle que l’a fixée la grande révolution linguistique des années 1620-1630, progresse dans le midi, l’ouest et l’est du pays, les cultures provinciales s’estompent. La Lorraine, d’ailleurs politiquement «indépendante», conserve encore au XVIIe siècle sa propre école de peinture, avec Georges de La Tour et le Lorrain. Mais déjà le succès de l’un est dû, pour une bonne part, à Louis XIII, et l’autre réside en Italie. Au XVIIIe siècle, l’urbanisme des grands intendants impose à l’ensemble de la France l’école architecturale parisienne, en particulier celle de la famille Gabriel. Cependant, en dépit (ou parfois à cause) de cette centralisation volontaire et spontanée, la province réagit. Les états de Bretagne en viennent à créer une administration parallèle, faute de pouvoir empêcher l’évolution. Du moins arrive-t-elle à enlever l’essentiel de ses pouvoirs à l’intendant, qui finit par n’être plus qu’un agent de renseignement et de négociation. Certes, cela est un cas limite; mais, à certains égards, les révolutions municipales de 1789, le morcellement du territoire en départements (quelles que soient les très évidentes raisons d’ordre pratique qui le justifient) sont la manifestation, assez frappante, du désir de reprendre en partie le contrôle de l’administration locale, au profit de la bourgeoisie (mais sur ce point, celle-ci est pleinement d’accord, dans ses objectifs profonds, avec l’aristocratie). C’est, en fait, un retour en arrière. Les esprits, même les meilleurs, n’étaient pas prêts à admettre l’envahissement étatique. Cela d’autant moins que la monarchie du XVIIIe siècle, si elle n’abandonne pas toutes les contraintes du mercantilisme, laisse toutefois à la bourgeoisie une large liberté économique, sans cesse grandissante, et qui contraste avec les tentatives d’interventionnisme d’un Laffemas ou de ses disciples Richelieu et Colbert.

Privilèges sociaux et provinciaux paralysent l’administration. Théoriquement, le Contrôle général dispose dès les années 1730-1740 de toutes les données concernant les conversions des divers instruments de mesure utilisés dans les provinces. On eût donc pu songer à les unifier. Sans doute l’état d’avancement de la science ne permet-il pas encore à cette date d’envisager quelque chose qui ressemble au système métrique. Plus prosaïquement, la royauté ne réussit pas à supprimer tous les péages internes, alors que le tsarisme réussit parfaitement dans cette tâche.

La complexité administrative

L’Ancien Régime se définit donc – c’est par là que commencent nos manuels du secondaire – par une extraordinaire complexité, faite de chevauchements administratifs parfois inextricables, tel le foisonnement des tribunaux qui permet, à la limite, au plaideur habile de se choisir le tribunal d’espèce dont il peut espérer la sentence favorable. Tout cela est vrai, et souvent bien plus qu’on ne l’imagine. Il n’est guère de loi, même récente, qui soit vraiment valable dans tout le royaume, tant les particularismes des coutumes et des droits provinciaux, tant les diversités des jurisprudences parlementaires sont grands. Et cette complexité, insupportable aux esprits rationnels du XVIIIe siècle, explique sans doute bien des choses. Une superposition des cartes des fermes, des cartes de privilèges fiscaux à celles des soulèvements populaires du XVIIe siècle est plus qu’éclairante et eût, d’emblée, rendu vaines certaines interprétations pourtant séduisantes et ingénieuses. Encore ne faut-il pas sous-estimer l’immense travail fourni dans tous les domaines pour se reconnaître dans ces enchevêtrements. Le Code civil n’eût pas existé sans l’obscur labeur des juristes parisiens et provinciaux des XVIIe et XVIIIe siècles.

L’insuffisance des moyens de communication

Complexité qu’explique aussi l’insuffisance des moyens de communication. Car l’homme domine encore très mal l’espace. C’est une des réalités fondamentales de l’époque moderne. Certes, le progrès est, en ce domaine, énorme entre le XVe et le XVIIIe siècle. Mais de l’un à l’autre, la royauté reste largement une question de personne: elle se doit d’être longtemps itinérante. Le roi, pour gouverner, se montre, doit se montrer, surtout en période de faiblesse. Anne d’Autriche, la dernière, promène son petit roi durant la Fronde, surtout sans doute sous la pression des événements, par nécessité politique. Après 1660, le roi voyage de moins en moins. La route royale, dès qu’elle cesse d’être une piste, une ligne sur la carte, pour se transformer en cette route empierrée qu’admire A. Young, change la face du royaume. Ainsi, les lamentables routes colbertiennes tracées à travers la Beauce et la Brie au début du règne de Louis XIV suffisent à faire disparaître la quasi-totalité de la navigation, très intermittente, des rivières, ruisseaux, voire rus de la région. La route royale a pour effet de concentrer le commerce de pondéreux sur les grandes artères fluviales, dans la mesure où le maintien d’un trop grand nombre de péages n’en rend pas, comme sur la Loire, l’utilisation anti-économique. Si ces conséquences «quantitatives» sont donc plus importantes qu’on ne l’admet en général, l’effet est encore plus évident sur la vitesse de circulation des nouvelles, des hommes et de l’argent. La superposition de l’intendance à l’ensemble de la France – le grand fait politique du XVIIe siècle – terminée en 1688 par la soumission de la Bretagne à la règle commune, n’a eu sa pleine et entière efficacité que parce que, corrélativement, le réseau routier nouveau ou rénové place les intendants sous un contrôle plus étroit des bureaux versaillais. Ainsi, la monarchie centralisée domine mieux l’espace et, par voie de conséquence, les hommes.

5. Progrès de l’efficacité administrative

Le personnel

Tout comme son administration, cette monarchie cependant a ses limites. Plus encore qu’aux lois dites «fondamentales» de l’État, clamées, sans trop de précisions, comme revendication majeure des parlements, elle se heurte à ces humbles réalités géographiques que nous venons d’évoquer. Aussi la France d’Ancien Régime a-t-elle une administration centrale de fonctionnaires et de commis. Mais elle ne «descend» pas au-dessous de l’intendant (ou, du moins, de ses bureaux ou du subdélégué général). Elle ne peut donc pas «embrayer» directement sur les réalités locales. Les intendants en ont, très tôt, ressenti les inconvénients. L’institution de l’intendance a donc tout naturellement sécrété celle des subdélégués. Fort mal vus par Colbert (ce qui indique bien les limites, assez étroites, à l’intérieur desquelles ce grand travailleur avait l’habitude de se mouvoir), ils se sont cependant rapidement multipliés. Après un court essai pour les transformer en officiers détenteurs de leurs charges (fin du règne de Louis XIV), on en est venu à la solution définitive du XVIIIe siècle: les subdélégués sont choisis parmi les notabilités locales les plus respectées, et exercent leur activité administrative bénévolement, en dehors de leur métier personnel, s’ils en ont un. Tout au plus leur accorde-t-on, très parcimonieusement, quelques gratifications et, pour les plus en vue, de temps à autre, une lettre de noblesse «de mérite». Mais ce ne sont pas des fonctionnaires. Ainsi, le préfet napoléonien dérive de l’intendant, mais ses pouvoirs sont réduits et ses attributions géographiques restreintes, alors que le subdélégué se mue en fonctionnaire; la circonscription du sous-préfet ressemble – en plus grand cette fois – à celle du subdélégué.

Du moins le circuit administratif pouvait-il désormais jouer avec les subdélégués. L’enquête administrative type du XVIIIe siècle part d’ordinaire des bureaux versaillais, en général sur les instances d’un premier commis, en direction des intendants intéressés. Ceux-ci en informent leurs subdélégués, qui décrivent les situations locales ou personnelles. Cette information de base est très rarement le fait de tous les subdélégués. Très vite, en fonction des compétences, l’intendant s’appuie sur un nombre déterminé de subdélégués types, répartis géographiquement aussi bien que possible. En Bretagne par exemple, sur quelque soixante subdélégations (leur nombre n’a pas été constant), les circonscriptions témoins oscillent autour d’une quinzaine.

L’enquête concentrée au chef-lieu de l’intendance, les bureaux locaux dirigés par le subdélégué général (lorsqu’il existe) opèrent la synthèse, qu’ils envoient de préférence au Contrôle général (sauf dans les cas d’enquêtes très spécialisées, médicales par exemple). Aux premiers commis d’en faire le bilan national.

Les considérants qui précèdent les textes législatifs n’ont pas la réputation d’être des sources historiques de premier choix. C’est bien dommage. Car il suffit d’une comparaison, même sommaire, avec les rapports des subdélégués ou des intendants pour s’apercevoir qu’ils ne sont, très souvent, autre chose qu’un amalgame, plus ou moins habile et cohérent, de ces textes. Cela est particulièrement frappant pour tous les domaines spécialisés. Cette pratique corrige singulièrement la portée «absolutiste» des règnes de Louis XIV et de Louis XV, pour ne point parler de celui de Louis XVI.

L’application des textes

Or ces textes législatifs sont plus ou moins bien observés et appliqués. Leur degré d’exécution varie souvent d’une manière inversement proportionnelle à la distance-temps qui sépare le lieu de Paris. Sans doute les grandes décisions politiques et, en particulier, les questions de personnes sont-elles, en règle générale, résolues à la satisfaction du prince et de ses conseils. Mais, dès que l’on entre dans le domaine des mesures générales, la désobéissance ou, plus simplement, l’ignorance pure et simple de la législation royale est, sinon la règle, du moins très fréquente: ce qui, peut-être, donne son vrai sens à l’expression de «monarchie absolue», sa signification profonde au nécessaire arbitraire royal des lettres de cachet. Il est indispensable que la royauté puisse agir en dernier ressort. Elle le fait, à la vérité, assez rarement. C’est un procédé de gouvernement nécessaire, dont il convient d’user modérément. La lettre de «grand» cachet est, en fait, une mesure de désespoir, destinée à empêcher la paralysie totale du pouvoir. Sans elle, la monarchie ne pourrait guère, croyons-nous, mériter le nom d’absolue. Mais sa nécessité décroît au XVIIIe siècle. L’efficacité administrative s’est singulièrement renforcée entre 1660 et 1750; l’arbitraire, conjugué à l’inquisition fiscale (par définition arbitraire) et à l’efficacité dynamique de l’administration, devient vite insupportable, tant aux anciens privilégiés qu’aux nouvelles bourgeoisies.

6. La résistance aux interventions économiques

Celles-ci tendent à se libérer des derniers liens par lesquels la royauté tente encore d’agir sur l’économie – dans la mesure où elle a jamais vraiment pu agir sur elle. Les variations du volume des récoltes dépendent, en fait, de la nature et de ses aléas. C’est une fatalité contre laquelle on ne peut rien, sinon en pallier très partiellement les effets par des importations de grains. Tout au plus peut-on aider les municipalités urbaines à contrôler les marchés des grains, à surveiller les poids et les mesures, à comparer les qualités de pain par une série d’expériences. Le XIXe siècle sera obligé de répéter ces expériences, dont aucune trace ne subsistait. Il y a enfin ce qui semble, aux yeux de tous, la panacée: interdire la libre exportation des grains en période de disette. Simples expédients, de portée somme toute limitée. Leur efficacité eût pu, probablement, être plus grande si toutes les mesures possibles avaient été prises à temps. La première moitié du XIXe siècle ne fera cependant pas toujours aussi bien. L’intervention de l’État est plus active, plus précise aussi, dans les domaines du commerce, de l’industrie et des finances. Le bilan réel qui n’a jamais été dressé pour l’ensemble des trois siècles semble cependant assez mince. Pouvait-il en être autrement dans un État où les grands prêteurs d’argent ont, à toutes les époques, même à celle de Colbert, joué un rôle déterminant? Les banques italiennes, lyonnaises et allemandes financent la politique extérieure française au XVIe siècle; Samuel Bernard et Crozat sont des figures typiques de la fin du règne de Louis XIV; la banque protestante a suscité une grande étude récente. Il s’agit là de simples exemples parmi d’autres. Lorsque l’État veut abaisser le taux de l’intérêt, en particulier du prêt à constitut, au-dessous de 5 %, il n’y réussit guère. Nous sommes pourtant au XVIIIe siècle. Et si ce taux a pu être abaissé à 5 % au cours de l’époque précédente, l’explication réside beaucoup moins dans la puissance de la monarchie et l’obéissance des sujets que dans la tendance financière générale. Examine-t-on la structure réelle des sociétés commerciales, on trouve celles-ci singulièrement différentes de ce qu’exigent codes et textes législatifs. Dans les contrats notariaux provinciaux, les clauses réservant le choix du type de paiement spécifient souvent, bien avant l’affaire de Law, la totale indépendance des conditions souscrites face aux prescriptions passées, présentes ou à venir édictées par l’autorité royale. On pourrait multiplier ces exemples, même dans le domaine politique. Le roi ne peut tout voir, ses conseils sont parfois embouteillés, souvent complices.

7. Ancien Régime et monarchie absolue

Progrès et limites de l’autorité royale

Cette situation de fait est logique. Elle découle non seulement des difficultés à maîtriser l’espace, du manque d’informations statistiques convenables (seule cette information permet d’agir sur l’économique) mais, en fin de compte, de la faiblesse de l’appareil administratif. À certains égards, on pourrait caractériser l’histoire «française» depuis l’époque carolingienne comme une série de tentatives des autorités «centrales» pour créer de nouvelles formules administratives, destinées à remplacer les anciennes qui leur échappaient. Les empires et les royaumes carolingiens avaient essayé d’utiliser la hiérarchie des hommes et des terres pour en faire un instrument de gouvernement. Solution satisfaisante, mais qui dura peu. Très vite la féodalité, combinée à la seigneurie, finit par avoir raison de l’État carolingien occidental. Les invasions avaient facilité cette désagrégation. Au XVIe et au XVIIe siècle, les créations de la royauté capétienne des XIIe et XIIIe siècles avaient, elles aussi, échappé en grande partie à la monarchie. Sans doute la Curia regis a-t-elle évolué normalement, en devenant de plus en plus complexe. Mais baillis et sénéchaux ont acquis en fait une assez large indépendance. Le grand problème reste, tout au long de l’époque moderne, de prolonger l’efficacité de l’autorité royale dans les plus lointaines provinces par une représentation dévouée et efficace. La solution du fonctionnaire rétribué et amovible est de loin la meilleure. Elle est d’ailleurs logique dans une économie de plus en plus monétaire. Mais elle est aussi triplement incompatible avec l’état de choses existant. En premier lieu, elle nécessiterait des finances solides. On est loin du compte. Non seulement il faut toujours parer au plus pressé, c’est-à-dire à la politique militaire, mais c’est aussi la quadrature du cercle: des finances solides supposent un corps de fonctionnaires rompu à sa tâche. En deuxième lieu, la psychologie du temps n’admet que très progressivement la nécessité et la légitimité de la délégation du pouvoir. Au XVIIIe siècle encore, le thème de propagande centré sur le «despotisme ministériel», l’un des plus efficaces que l’on ait jamais inventés, s’explique en définitive par le «scandale» d’un roi n’exerçant pas lui-même son autorité. En troisième lieu, la création d’un corps de fonctionnaires au sens plein du terme eût demandé la destruction pure et simple des systèmes précédents, devenus autonomes. Sans oublier qu’il fallait tenir compte des prêteurs d’argent, et liquider les dettes de l’État envers eux. Surtout, tout cela est incompatible avec la seigneurie. Il faudra trois siècles pour que les élites sociales s’habituent à cette pensée. Car représenter le roi, sous quelque forme que ce soit, monter dans l’échelle sociale, c’était aussi, tôt ou tard, aboutir à l’acquisition d’une seigneurie.

Résistances: les « lois fondamentales du royaume», les privilèges

Il y a plus grave encore. Définir l’Ancien Régime comme identique à la monarchie absolue, c’est perdre de vue que l’idée a mis longtemps à s’imposer, qu’elle a suscité de violentes résistances qu’elle n’a jamais pu totalement éliminer. La rude férule de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, celle, plus pateline mais tout aussi efficace, d’un Mazarin, ne doivent pas faire illusion. Lorsque la protestation et la contestation politique deviennent, pour un temps, à peu près impossibles – en gros, de la génération de la Fronde à celle de la Régence – elles se camouflent sous le masque commode des controverses religieuses. Ce que les parlementaires conçoivent sous l’étiquette des «lois fondamentales» se rencontre déjà chez les juristes du XVIe siècle. La royauté peut se dire absolue, à condition de ne pas toucher aux situations acquises, à celles qui font qu’on est quelque chose dans le monde, qui font la sûreté des familles, gage de leur survivance: «Sire, nous sommes vos très humbles sujets, avec nos privilèges.» Faut-il alors souligner l’énorme contresens que l’on commet souvent en utilisant ce terme de privilèges? Sous nombre de plumes, il ne s’applique qu’aux deux seuls «ordres privilégiés»: ils le sont, sans doute, d’une manière particulière. Mais ils n’englobent pas la totalité des privilégiés. Est privilégié celui à qui la société offre, en dehors de son travail, l’avantage qui le sort du commun et qui, de quelque manière, lui assure une chance de survie personnelle et familiale supérieure à ce que rend possible et probable le cruel jeu des lois d’une offre restreinte et d’une consommation jamais satisfaite. La haute bourgeoisie est probablement aussi privilégiée que la noblesse. Le vingtième du commerce et de l’industrie est, par exemple, en maintes provinces, parfaitement dérisoire. Dixièmes et vingtièmes ne pèsent que sur les propriétaires et locataires des terres; il n’était donc nullement besoin d’inventer un quelconque impôt territorial. Les villes possèdent leurs privilèges propres, les provinces les leurs. La pression fiscale décroît beaucoup de l’Île-de-France à la périphérie du royaume, comme si on avait voulu tenir (ou été obligé de tenir?) plus ou moins compte du poids du passage et du logement des «gens de guerre». Sans doute Église et noblesse, dont les hautes familles ne forment qu’une seule et même aristocratie, restent-elles privilégiées en maints domaines; encore faudrait-il nuancer suivant les temps et les lieux.

Quoi qu’il en soit, la monarchie absolue reste donc ligotée d’innombrables façons. Il vaut mieux pour elle agir en utilisant les méthodes indirectes. Elles finissent par avoir une importance considérable, sans correspondre toujours à une structure ou à une institution précise.

Moyens de gouvernement: clientèles, gouverneurs, intendants

L’incapacité, ou la difficulté, d’abstraire – obstacle majeur à toute conception rationnelle de l’administration – rend indispensable le recours à l’utilisation des liens humains. C’est aussi une évidente survie de l’esprit féodal, au sens le plus rigoureux du terme. Ainsi se constituent, se font et se défont les clientèles. Elles ne s’affaiblissent guère qu’au XVIIIe siècle. Louis XIII, puis Louis XIV, pour ne point parler de Henri IV, en ont fait un usage abondant, qui est loin d’avoir été toujours élucidé. L’on connaît certes les clientèles ministérielles des Colbert et des Louvois. Il a été facile d’en retracer les jeux subtils, par lesquels Louis le Grand, qui ne dédaignait nullement les petits moyens, machiavéliquement, les oppose les unes aux autres. On a bien moins défini la clientèle royale elle-même. Elle est au moins double. D’une part, la mise au pas de la famille royale, du clan des Bourbons à celui des Condés, éparpille sur l’ensemble du territoire français un réseau de seigneuries qui deviennent autant de môles royaux. Le procédé supposait, à la vérité, une obéissance parfaite et totale. Le laminoir de la Cour en a été l’instrument majeur, d’une redoutable efficacité, qui a permis d’éviter les immenses dangers qu’avaient constitués les apanages royaux de la fin du Moyen Âge. D’autre part, ministres et grands personnages ont joué leur rôle, et ce jusqu’aux clientèles des favoris ou des favorites. Il ne peut être ici question d’insinuer que le choix des favorites ait été inspiré par des desseins politiques. Mais le rapprochement des deux groupes ministres-favorites n’est pas totalement arbitraire: faut-il rappeler que Colbert était spécialement chargé de s’occuper des détails pratiques des accouchements des maîtresses royales? Que l’on fasse la cartographie des acquisitions territoriales nouvelles des familles et des clans ministériels et celle des clans des protégés, l’on s’aperçoit, de l’extension du filet de surveillance tendu à travers tout le pays, et, entre autres, sur les provinces réputées les plus difficiles à manier. L’efficacité de ce mode d’intervention ne se réduit pas au seul XVIIe siècle. Sans doute n’est-il plus possible, en 1750, de procéder vis-à-vis des états de Bretagne comme le faisait Colbert, à qui il suffisait de demander à la duchesse de Rohan de ne point se rendre à la session des états pour éliminer, quasi automatiquement, nombre de gêneurs. Cependant l’envoi, en 1775, du duc de Penthièvre reste encore un facteur non négligeable de tranquillité. D’où l’utilité, insoupçonnée, de certaines «vieilles» institutions, réputées anachroniques, comme celle de gouverneur de province. On s’est gaussé de leur pur caractère honorifique; mais, en fait, ce côté honorifique n’avait-il pas, précisément, une tout autre portée politique pour les gens de ce siècle que pour nous? Ces postes grassement payés continuent de jouer un rôle que révèle la lecture des correspondances municipales, surtout celles des petites villes. Prenons la liste des anoblis: pourquoi ces anoblissements de secrétaires de gouverneurs? La protection des grands de ce monde n’explique pas tout. Les préambules de ces lettres de noblesse en précisent les raisons d’être, très administratives. En dehors de l’intendant, de la lettre de cachet et des quémandes de prébendes aux nominations aux postes municipaux, en passant par la réorganisation des milices gardes-côtes, un duc de Penthièvre voit passer entre ses mains une partie importante des faits et gestes des régions dans lesquelles il est seigneur et gouverneur. Nous serions, pour notre part, assez tenté d’aller encore plus loin que Tocqueville. Il y a dans le réseau de surveillance, parallèle à l’administration, que constituent les clubs des Jacobins quelque chose qui n’est pas sans rappeler certains traits de ces politiques parallèles. N’exagérons cependant pas l’importance de tout cela. Tout est affaire de personnes, de clientèle, de protections, de temps et de dosage. L’important, l’essentiel est le développement ininterrompu des bureaux versaillais, cette mise en place des spécialistes, cette influence des grands commis contre laquelle s’insurgent, non seulement un Saint-Simon, porte-parole d’une noblesse envieuse, mais aussi un Chamfort, porte-drapeau du tiers état, dont ces commis sont, paradoxalement, l’émanation. L’essentiel est aussi, et plus encore, dans la politique «éclairée» des intendants. On a voulu les présenter comme les symboles de la réaction nobiliaire triomphante. Et nombre d’entre eux sont nobles d’ancienneté plus ou moins grande (le point est, décidément, très secondaire). Et tous sont plus ou moins liés aux parlements et, entre tous, au Parlement de Paris. Mais ils sont d’abord, et surtout, des administrateurs très conscients d’appartenir à ce qui est, pour eux, sacré: l’Administration. Tout parlementaire qu’il est, le contrôleur général Laverdy trouve, dans ses lettres à ses anciens collègues, de pathétiques accents pour la défendre contre ses détracteurs, pour dénoncer aussi les dangers que font encourir à la monarchie les gestes du Parlement de Paris.

Le problème des offices

En face de cette montée des administrateurs, ancêtres lointains de nos technocrates, l’Ancien Régime a connu une autre expérience, dont il est mort: les offices. Il ne peut être question d’en retracer la complexe histoire. Deux questions nous semblent intéressantes: le «comment» de l’expérience, son heurt avec la conception de la monarchie absolue, bureaucratique et administrative.

De prime abord, il est tentant, pour un observateur d’aujourd’hui, de penser à une motivation économique. Les offices auraient pu être créés comme une espèce de succédané de fonctionnaires, dans une économie incapable de sustenter une administration complète. Les offices auraient pu pallier la sous-administration chronique, faiblesse essentielle de l’ensemble du système. La remarque correspond en effet à une partie de la réalité. Les officiers, dans leur immense majorité, ne peuvent vivre du produit de leurs offices. Ainsi, les gages d’un conseiller à un parlement quelconque sont très peu de chose, surtout par rapport au capital investi. Réduits à eux, les «bonnets carrés» n’eussent pu que végéter. Il est cependant douteux que ce genre de réflexion ait pesé bien lourd dans les pensées des grands argentiers du XVIe et du XVIIe siècle. Ils ne voyaient – et ne pouvaient voir – que les avantages immédiats. Vivre au jour le jour pour survivre: la situation financière n’a jamais permis autre chose, parer au plus pressé, choisir l’essentiel. Toute la différence entre la politique d’un Richelieu et celle d’un Bérulle ou d’un Marillac tient dans l’appréciation différente de cet «essentiel»: la guerre à l’extérieur contre les Habsbourg, rendant toute réforme intérieure impossible, ou la paix, permettant les réformes, mais aussi mettant en jeu la survie même de la monarchie du Roi Très Chrétien face à la maison d’Autriche. Le choix opéré – guerre extérieure – a fait la France telle qu’elle est, mais au prix d’une fiscalité torturante, de la survie et du renforcement des offices. Les ambassadeurs vénitiens ont suffisamment simplifié la situation française, le rôle providentiel joué par la vente des offices, par leur formule fameuse: «Chaque fois que le roi de France crée un office, Dieu crée un imbécile pour l’acheter», pour qu’il soit utile d’insister. Au surplus, le danger ne paraissait pas si grand, tant que l’hérédité des offices ne s’était pas imposée dans le droit. Ce ne fut pas pour longtemps. Dès lors, un double danger menaçait la monarchie absolue: la multiplication abusive du nombre des offices, l’indépendance de fait que conférait l’hérédité.

Les énormes difficultés que supposait la création d’un système fiscal adéquat rendaient l’inflation des offices aussi tentante que l’a été l’inflation de monnaie fiduciaire à d’autres époques. Colbert estimait, non sans raisons, le nombre total des offices existants vers 1660 à environ cinquante mille. À la vérité, on en était arrivé à la limite du supportable. Ce d’autant plus que la sur-spéculation sur les grands offices (surtout ceux qui anoblissaient) avait entraîné la plus spectaculaire hausse des prix de ces offices entre 1610 et 1650. Si on la compare avec l’évolution de la courbe des prix des grains à la même époque, fût-ce en prix «nominaux», elle a quelque chose de proprement extravagant. À cette poussée vertigineuse des prix des offices, extraordinaire instrument d’ascension et de bouleversements sociaux, s’ajoutait donc l’accroissement, non moins grave, du nombre total des offices. La ponction du revenu national qu’ils représentaient équivalait probablement au coût d’une administration assez développée. R. Mousnier a pu parler d’une monarchie tempérée par les offices. On peut se demander si au contraire la prolifération des offices ne mettait pas en danger l’existence de la monarchie.

La Fronde donna le coup d’arrêt, Colbert le coup de grâce aux prétentions des officiers. La personnalité de celui qui a passé (et passe encore) pour le plus grand ministre français a été passionnément discutée. L’homme privé était, on peut le craindre, non seulement difficilement vivable, mais assez bas. L’homme public, que la cruauté par raison d’État rendait assez indifférent, a probablement plus ou moins usurpé la réputation que lui a donnée une histoire peu favorable à Louis le Grand, et de ce fait désireuse d’élever le ministre. Simple disciple (et encore pas toujours des plus intelligents) en nombre de domaines, il a été, au plus, un assez bon comptable. Ce qui n’est pas rien, même en 1660! Il faut quand même essayer de comprendre ses intentions. Avant tout, il est un administrateur, le premier qui, en France, ait eu plus que des velléités statistiques. La réformation de la noblesse en est un exemple parfait. Ne nions donc point ses quelques succès, ils ne sont pas si nombreux. Or le plus évident de ces succès réside dans le coup d’arrêt définitif donné à la hausse des prix des offices des parlements de France et dans l’arrêt, moins net, de l’inflation des offices. Les circonstances ont aidé Colbert. La sur-spéculation ne peut se poursuivre indéfiniment, et il arrive un moment où la tendance, nécessairement, se renverse. L’échec de la Fronde, signifiant et la fin des ambitions parlementaires et le triomphe «du» Mazarin, de son équipe et de la monarchie absolutiste des intendants, fit beaucoup pour la déroute des prix. Les ordonnances de Colbert en sanctionnèrent l’effet, donnant aussi à la déconfiture des offices un caractère irrémédiable. De-ci, de-là, quelques offices de telle Chambre des comptes, ceux des secrétaires du roi, de la maison et de la couronne de France firent exception. Exceptions peu nombreuses, et donc peu dangereuses, parfois mêmes profitables aux finances royales. En gros, la dangereuse inflation du «siècle de Louis XIII» est stoppée. En même temps, la royauté cesse progressivement de fabriquer à jet continu des offices. Certes, on n’y a pas totalement renoncé du vivant de Louis XIV: qui ne connaît le concert des jérémiades suscitées par les créations d’offices pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg et celle de la Succession d’Espagne? Mais, précisément, les protestations ont été d’autant plus vives que le procédé était, désormais, choquant, inhabituel, et allait à l’encontre des intérêts des détenteurs d’offices, en accélérant encore la chute des prix. Les nouveaux offices n’avaient plus le terrain favorable de la première moitié du XVIIe siècle. Nombre d’entre eux n’ont pas trouvé d’acquéreurs. Surtout, la paix revenue, dès avant la mort de Louis XIV, la majeure partie de ces offices a été supprimée, ou, du moins, soumise à des charges financières supplémentaires. Après 1715, la situation du marché des offices est stabilisée jusqu’en 1789.

Au total, l’administration royale a à son actif deux réussites majeures, dont on ne parle guère. Orry a stabilisé la livre en 1726, et, dès 1715, la royauté a renoncé à toucher au nombre des offices. Leur prix et leur nombre sont désormais stables (le nombre en est même en très léger déclin, semble-t-il). Bien plus, le prix de nombre d’offices (sauf ceux de la haute administration royale: maîtres aux requêtes...) n’a cessé de tomber en ce siècle de hausse des prix. Il faut voir dans la juxtaposition de ces deux faits l’une des raisons majeures de l’agressivité du monde parlementaire, face à la royauté.

Évidemment, ces succès restent très partiels. L’inflation monétaire jugulée, le «maniement» des monnaies écarté comme méthode de financement budgétaire, le monde des offices maintenu dans des limites précises: autant de succès évidents, durables, mais insuffisants.

8. La fiscalité

La grande question pendante reste bien celle du rapport du poids étatique avec la capacité économique et contributive du pays. Ce d’autant plus que la croissance numérique de l’armée, amorcée lors de la guerre de Trente Ans et poursuivie sous Louis XIV, aboutit au XVIIIe siècle, dans toute l’Europe, à un rapport numérique armée-population assez comparable à celui qui existait à la veille de la guerre de 1914-1918 et, en tout cas, très supérieur à celui qui a existé entre 1815 et 1880. L’effort financier indispensable, sans pouvoir être chiffré de manière aussi précise, est lui aussi considérable. Or, pour pouvoir maintenir son autorité intérieure et extérieure, pour étendre son administration, l’État du XVIIIe siècle a été obligé de se priver de deux commodités essentielles qui avaient été, dans le passé, les ultimes recettes en cas de crise: mutations monétaires et création d’offices. D’où le recours possible à une fiscalité accrue. Celle-ci a, pendant longtemps, été rendue plus supportable par la rapidité du développement économique français, liée à la phase de hausse des prix qui s’instaure vers 1730-1735. Le rythme de croissance français est excellent puisque d’après les comparaisons les plus récentes, il est, à peu de chose près, égal à celui de l’Angleterre. Mais celle-ci avait acquis une avance considérable sur le reste de l’Europe dès le XVIe siècle, et l’avait encore accentuée au XVIIe siècle. La stabilité de la monnaie, décidée par Orry et scrupuleusement respectée par ses successeurs, fut l’une des conditions principales de cette évolution favorable. Il était, en revanche, impossible que cette fiscalité croissante, rendue nécessaire par la fréquence des guerres franco-anglaises de la seconde moitié du siècle, ne se traduisît pas par des difficultés sociales et politiques dès que le rythme de croissance de l’économie se ralentissait. Pour reprendre l’expression d’E. Labrousse, Louis XVI fut le roi malchanceux par excellence. Le début de son règne coïncide à peu près avec le palier intercyclique des prix et, plus encore, avec la distorsion croissante entre les prix agricoles, à hausse ralentie, et les prix de location de la terre, en hausse au contraire accélérée. Les revenus populaires se trouvent menacés au moment même où la rente du sol devient encore plus lourde à supporter. Le coût de la guerre d’Indépendance des États-Unis d’Amérique et les imprudences financières commises pour assurer son financement placèrent le Trésor dans la situation que l’on sait, et ce en dépit des augmentations de vingtièmes et d’autres impôts. La crise financière, donc politique, du régime se superpose aux difficultés économiques qui, à leur tour, l’aggravent. La concomitance des trois crises, sociale, économique et politique, rendit la Révolution inévitable. Parlements et noblesse jugèrent le moment venu pour monter à l’assaut du pouvoir et prendre leur revanche sur la royauté et ses serviteurs. La crise bretonne (affaire d’Aiguillon) avait été le prélude et le symbole de cette attaque. «Ce sont les patriciens qui ont commencé la Révolution», a fait remarquer Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe.

Ainsi la petite crise climatique qui est, semble-t-il, à l’origine d’une partie des difficultés rurales des deux décennies 1770-1790 n’a été que la «chiquenaude» qui a enclenché le processus. En soi, de telles crises ne peuvent en effet se comparer aux catastrophes naturelles du milieu et de la fin du XVIIe siècle, de ce qu’on a parfois appelé le «petit âge glaciaire». Le XVIIIe siècle français n’a plus connu de décennies comparables aux années tragiques de 1690-1720 (qui, en revanche, sont loin d’être mauvaises sur le plan commercial). Mais l’état d’esprit a changé. «C’est la faute à Rousseau», affirmaient autrefois de bons esprits. Et sans doute les philosophes ont-ils à leur manière, et sans le vouloir, préparé le terrain. Cela compte peu, croyons-nous, face à ce qui, d’autre part, leur a permis de s’exprimer. Cette nouveauté est probablement le fait que, même dans le peuple, une réaction biologique fondamentale s’est produite. Autrefois on acceptait tout: froid, vent, pluies, gelées, peste, guerre, seigneurie et impôts telle une fatalité aveugle comme la mort. On sait désormais que l’on peut infléchir les fatalités. Une démographie nouvelle commence à se dessiner. La nature peut, à certains égards, être contrôlée. Pourquoi pas, à plus forte raison, les constructions sociales? Sans doute il survit dans le peuple, tant rural qu’urbain, quelque chose des vieilles révoltes aveugles de misère. Mais, désormais, on agit plus consciemment. L’«opinion publique» est l’une des grandes innovations du siècle, même si elle se limite à la bourgeoisie. Le peuple, de son côté, a pris conscience, très obscurément, et de sa force et de quelques-uns de ses intérêts. Bourgeoisie et peuple ont donc approuvé l’assaut mené contre l’Ancien Régime par les «patriciens», mais c’était pour imposer leurs arbitrages, avant de s’opposer, très rapidement, entre eux.

9. L’Ancien Régime, forme de société

Car l’Ancien Régime est tout autant une forme de société qu’un type de gouvernement. C’est même la pérennité relative de sa société qui le caractérise plus exactement que ses formes successives de gouvernement. Pérennité d’ordre d’abord juridique, résumée par la fameuse hiérarchie des trois ordres: noblesse, clergé, tiers état. On peut répéter après tant d’autres que cette subdivision est loin de correspondre à la mouvante réalité sociale, qu’il faudrait parler du «quatrième ordre» (ce qui est un abus de langage), que l’apparition de classes sociales (mais tout dépend du sens que l’on donne à ce nom, et il existe à peu près autant de définitions que d’historiens) mine l’existence des ordres. Tout cela est plus ou moins vrai, mais n’empêche nullement que les ordres subsistent, et qu’ils sont l’une des raisons majeures du déclenchement de la Révolution.

Déclin de la noblesse?

L’Ancien Régime est d’abord une société aristocratique, à l’intérieur de laquelle la noblesse, et surtout la haute noblesse, sans cesse mise en cause par les progrès de la monarchie absolue, reste cependant le pôle autour duquel tout tourne. Qu’on ne se laisse pas abuser, en effet, par les expressions stéréotypées des manuels: «déclin de la noblesse», «montée de la bourgeoisie», etc. Sans doute l’ascension de cette dernière (mais il faudrait dire de ces dernières) est-elle pratiquement continue depuis le Moyen Âge, sauf au XVIIIe siècle, dans le domaine politique; encore convient-il de ne pas s’exagérer ce recul d’influence politique, en partie compensé par le rôle grandissant des premiers commis et de la bureaucratie administrative.

Mais le «déclin» de la noblesse nous semble infiniment plus douteux. Voici une catégorie sociale dont on ne cesse, à travers les siècles, d’affirmer la décadence: déclin au XVIe siècle, d’après les études de Raveau dans le Poitou; déclin au XVIIe siècle, illustré par l’expression célèbre de Saint-Simon: «Ce règne de vile bourgeoisie»; déclin au XVIIIe siècle, clamé à tous vents et par les philosophes, et par les révolutionnaires, et par les mémorialistes de la noblesse elle-même, comme le marquis de Bouillé; déclin encore au XIXe, pour ne point parler du XXe siècle – évident, paraît-il, aux yeux de tous. En somme une noblesse qui n’en finit pas de mourir depuis au moins cinq siècles car, bien entendu, elle est aussi en déclin au XIVe et au XVe siècle, voire au XIIIe. Tant et si bien que l’on peut légitimement se demander pourquoi elle n’a pas disparu depuis longtemps. Or, ce moribond vit encore de nos jours et, au total, exerce sur la vie de la nation une influence sans commune mesure avec sa faiblesse numérique. En histoire, on le voit, tout est question de mesure et de proportion. Ces «déclins» qui n’en finissent plus sont déduits d’un déterminisme économique simpliste. Le noble est, par définition, rentier de la terre, et les hausses de prix l’appauvriraient, sous prétexte que ses rentrées sont fixes. Mais les conséquences sociales des évolutions économiques sont loin d’être inéluctables. Ainsi pour la hausse des prix, l’étude, qui mériterait de devenir classique, du docteur Merle sur la métairie en Gâtine poitevine démontre comment une noblesse provinciale du XVIe siècle a su s’adapter à l’afflux des métaux précieux d’origine espagnole, dans ce Poitou fournisseur attitré de grains et de mulets. Réunissant les champs ouverts, divisés en d’innombrables petites lanières, qu’avaient abandonnés les paysans victimes des conséquences de la guerre de Cent Ans, cette noblesse, autant et plus que la bourgeoisie, regroupe ses exploitations en les agrandissant, en leur donnant une forme de location nouvelle, adaptée aux circonstances. Du coup, le paysage se transforme: le bocage devient la règle de ce pays de l’Ouest. Vérité purement locale? Il semble que non, et que les conclusions valables pour la Gâtine poitevine soient, avec diverses réserves, susceptibles d’être étendues à d’autres parties de l’Ouest bocager. Ailleurs? Il faudrait reprendre l’étude des chartriers seigneuriaux, et ne plus se contenter des généralisations tirées de récits rapides et de jugements pessimistes, comme ceux de Noël du Fail.

Peut-être le XVIIe siècle est-il vraiment pour la noblesse française une période difficile. Mais ce sont la noblesse parlementaire bretonne et la noblesse de cour qui à ce moment créent, ou renforcent, l’industrie métallurgique de l’Ouest, cependant que Mme de Sévigné se plaint d’une pauvreté toute relative. La fin du règne de Louis XIV a été sans doute très dure. Mais la seconde moitié du XVIIIe siècle rétablit la situation de la noblesse. Ses revenus doublent, ses dépenses aussi. Après la dangereuse atonie de ses revenus dans la seconde moitié du XVIIe et la première moitié du XVIIIe siècle, la noblesse refleurit après 1750, et peut-être plus encore après 1770. Le règne de Louis XVI est pour elle un âge d’or économique. Et cela permet de comprendre l’efficacité de la résistance de la noblesse à la Révolution. Un groupe «en déclin» n’eût pas offert la capacité de résistance dont elle a fait preuve. En vérité, l’âpreté du choc révolutionnaire s’explique bien mieux si on l’interprète comme la confrontation de deux catégories sociales en pleine expansion économique. Certes, les nuances régionales sont nombreuses. Il y a des noblesses plus anciennes, plus riches que d’autres. Dans le Maine, la quasi-totalité d’une noblesse relativement peu nombreuse est de date assez récente; ses liens avec l’industrie textile sont étroits. En Bretagne, un tiers peut-être d’une noblesse particulièrement nombreuse et prolifique peut prétendre être issu de l’aristocratie médiévale. Même variété aussi des «droits d’aînesse», si différents et dans leur théorie coutumière et dans leur application. L’on connaît assez l’opposition classique entre noblesse de cour et noblesses régionales. Mentalités et structures sociales divergentes ne doivent cependant pas masquer l’unité profonde de vues et de réactions de cette noblesse. La variété des niveaux de fortune n’a de répercussions que mineures.

Deux expressions ont longtemps résumé cette identité de vues fondamentale de la noblesse française à la veille de la Révolution: réaction nobiliaire et réaction seigneuriale. Comme toutes les formules trop heureusement frappées, elles contiennent leur part de vérité et leur part d’illusions. La part de vérité: la rationalisation poursuivie dans tous les domaines de la vie par les hommes de la seconde moitié du XVIIIe siècle a aussi affecté les modes de gestion des terres. La rénovation des terriers est durement ressentie par le monde paysan, mais il n’y a rien là de fondamentalement nouveau, sinon l’application rigoureuse à la seigneurie des méthodes comptables, archivistiques, juridiques, des procédés d’arpentage et de cartographie. La bourgeoisie des « feudistes », des «fermiers généraux» et des notaires-hommes d’affaires en est autant responsable que la noblesse qu’elle sert. Mais la méthode «scientifique», copiée sur les modèles de l’Île-de-France, est d’autant moins bien accueillie qu’elle se généralise au cours du palier intercyclique des années 1770-1790. Il ne peut, non plus, être question de nier absolument la réalité d’une réaction nobiliaire. Elle se définit par l’abandon progressif de la vieille méthode de preuve de noblesse utilisée en France (descendance en ligne paternelle directe) pour la méthode de preuve par quartiers, inspirée de l’Italie et, plus encore, de l’Allemagne: nos généalogistes contemporains en ont fait la méthode dite «de Stradonitz». Dès le XVIe siècle, elle avait été réclamée, en vain, par quelques nobles férus de l’ancienneté de leur race, comme Noël du Fail dans ses Contes d’Eutrapel.

C’est dire que les deux «réactions», nobiliaire et seigneuriale, sont, en fait, plus anciennes qu’on n’a l’habitude de l’admettre.

La réaction seigneuriale

La pression seigneuriale a été pratiquement constante tout au long de l’époque moderne, et les mesures de limitation de la noblesse, de recherches de faux nobles sont anciennes. Mais ces habitudes, ces mesures, d’ailleurs plus ou moins observées, se forment à la fin du XVIIIe siècle en une espèce de corps de doctrine, d’autant plus insupportable que les circonstances s’y prêtent moins. Les mots sont, on le sait, trompeurs. Les révolutionnaires ont voulu détruire la féodalité: ils voulaient dire seigneurie. Car la féodalité au sens propre du mot n’a plus guère d’importance en France. On peut certes en trouver des survivances, variables suivant les provinces. La hiérarchie des terres et des «fiefs» n’a pas totalement disparu, et la haute noblesse prélève de ce fait une part, assez faible, des revenus terriens des seigneuries subalternes. À la limite, quelques vieilles anomalies de l’époque féodale subsistent. Un noble de cour peut encore être obligé de se reconnaître le vassal de tel noble provincial, voire de quelque petit noble. Il est alors obligé de lui faire présenter «foi et hommage» et de payer annuellement quelques redevances. L’esprit de la «clientèle» est une autre manière de survie, non codifiée, et d’autant plus importante. Le roi est le seigneur supérieur de l’ensemble du royaume, soit comme seigneur de son domaine propre, annexé à l’État, soit comme héritier des ducs locaux, soit comme «suzerain». Mots qui deviennent rares, mais ont encore quelque sens. Cela lui donne une nuée de droits honorifiques, âprement convoités par les noblesses provinciales, et quelques moyens d’action supplémentaires, dont les agents du domaine savent parfaitement jouer, quand ils y ont intérêt. Mais tout cela compte en définitive de moins en moins. Le servage lui-même, sans avoir disparu, ne joue plus qu’un rôle purement régional, d’autant plus scandaleux. L’intervention royale l’a d’ailleurs en partie vidé de sa substance, du moins en ce qui concerne le servage personnel.

La survivance «féodale» est peut-être plus nette dans les mentalités, et surtout la nobiliaire. Face à un patriotisme de «citoyen» (mais le mot reste longtemps assez ambigu), fondé sur une certaine idée de la «nation» (qui a pu être, jusqu’en 1789, une province), il existe un patriotisme nobiliaire d’essence différente. Sa terminologie est identique à celle de l’«opinion publique» de l’époque, mais son contenu est autre. Il reste établi sur la fidélité envers le monarque régnant et sur l’idée, implicite, de contrat. Le loyalisme monarchique a pu subir des atteintes profondes. Toute la campagne menée contre le régime des «favorites» de Louis XV est probablement issue de la haute noblesse de cour, qui s’adapterait parfaitement à la chose, mais ne pardonne pas le choix de «roturières». Même la noblesse provinciale a ses préventions envers Louis XVI. Il n’en est pas moins vrai que le roi est, par définition, le «premier des gentilshommes», l’incarnation même du Droit et, dans une certaine mesure, de la Nation. Ce ne peut donc être – de ce fait – un patriotisme à sens unique. Un contrat est révocable et, pour être observé, il faut qu’il soit respecté par les deux parties. Le «contrat social» a peut-être d’abord été adopté par la noblesse, et ce à son usage. Les mots, ici comme partout, ont le sens que leur donnent leurs utilisateurs. Le comte de Boulainvilliers et ses émules ont doté l’aristocratie d’une idéologie politique simpliste, donc efficace, qui dans l’esprit de beaucoup prend des teintes, parfois virulentes, d’antiroyalisme. C’est que le roi est aussi le symbole de l’État moderne, bureaucratique, autoritaire, et inquisitorial dans ses besoins fiscaux. La réconciliation avec la royauté s’opère pendant la Révolution, et les émigrés n’auront, pour la plupart, pas conscience de commettre un acte antipatriotique.

Mais la grande réalité de l’époque moderne est la seigneurie rénovée. Rénovée, elle l’est dès le XVIe siècle. On ne peut encore étendre l’image de la Gâtine poitevine à l’ensemble de la France. Bien des indices y invitent toutefois. L’hypothèse du Dr Merle, selon laquelle la seigneurie s’est reconstituée après la guerre de Cent Ans par le regroupement des parcelles individuelles en un nombre plus restreint d’exploitations plus grandes, louées en métairies, et responsables de l’extension du bocage, est à coup sûr séduisante: en somme, une reconstruction réussie. Remarquons cependant que ce regroupement a certainement été très inégal.

Au XVIIe siècle, la nouvelle noblesse des offices, celle aussi qui est issue de l’acquisition des fiefs du XVIe siècle, ou la noblesse d’usurpation pure et simple tacitement acceptée par le corps social, introduisent l’esprit systématique des modes de gestion des fortunes bourgeoises. Les femmes, issues ou non de la bourgeoisie, y ont joué un rôle majeur. Ainsi, la fortune de Saint-Simon est restée intacte jusqu’à la mort de son épouse, mais n’a pas résisté à son veuvage. Le mouvement est très inégal, au gré des diversités familiales. On est parfois obligé de lâcher du lest au moment des grandes crises démographiques du milieu et de la fin du XVIIe siècle.

Le mouvement physiocratique du milieu du XVIIIe siècle joue très largement en faveur de la seigneurie. À vrai dire, le mot seigneurie ne manque pas d’ambiguïté. Il faudrait dire plus simplement la «terre». Chaque «terre» est formée, d’une part, d’un domaine – l’ancienne «réserve» –, propriété exclusive du «seigneur», soit qu’il l’exploite directement par des corvées domaniales ou par le travail de ses domestiques, soit qu’il l’afferme en fermage ou en métayage; et, d’autre part, du revenu seigneurial des «fiefs» des «vassaux», complétés par la kyrielle des droits honorifiques et des droits de justice, marques suprêmes et clefs de voûte du système seigneurial. La «terre» peut s’affermer en bloc à un fermier général, le plus souvent un gros bourgeois. Dans ces conditions, les pourcentages de superficie du sol possédée par telle ou telle catégorie sociale sont une donnée insuffisante, voire trompeuse. Ces pourcentages ne tiennent aucun compte de l’extrême disparité de la valeur réelle des sols et, fait plus lourd encore de conséquences, ne tiennent compte qu’en partie des revenus seigneuriaux, soit qu’ils grossissent la part réelle de l’aristocratie en attribuant la «terre-seigneurie» en bloc au seigneur, soit qu’ils diminuent cette part en n’ajoutant pas les revenus seigneuriaux. La seule donnée globale sûre, qui correspond grossièrement à la réalité, est le pourcentage du dixième et des vingtièmes payés par la noblesse par rapport à l’ensemble de cet impôt. Il se situe, dans l’Ouest, à près du tiers du revenu agricole annuel, et il fait plus que doubler au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

La réaction nobiliaire

Le problème de la réaction dite nobiliaire est plus complexe. Dans son essence, elle est dirigée avant tout contre la «nouvelle noblesse» et les moyens d’anoblissement. Il convient d’abord de se méfier de la littérature antinobiliaire, dont on connaît les chefs-d’œuvre: Satire V de Boileau (1665), Monsieur de Pourceaugnac (1669) et Le Bourgois gentilhomme (1671) de Molière. C’est une littérature de poncifs, souvent fort anciens, puisés pour l’essentiel chez les auteurs latins: Martial, Juvénal, Salluste, voire Horace ou Cicéron. Ce qui ne signifie pas qu’elle soit sans raisons ni, moins encore, sans efficacité. Mais elle n’est, la plupart du temps, qu’œuvre de circonstance. Boileau comme Molière composent leurs œuvres au moment même où se déroule la grande réformation de la noblesse. Ce qui ne les empêche nullement d’acheter plus tard chacun une charge de conseiller secrétaire du roi.

Les nécessités financières expliquent l’attitude royale. La fuite des contribuables les plus riches vers la noblesse, encore favorisée par la vente des offices, devait tôt ou tard déterminer une crise financière. À défaut de pouvoir «nettoyer» la noblesse de ses éléments «ignobles», on pouvait toujours tenter d’en limiter l’accès. Dès la fin du XVIe siècle, l’anoblissement par l’acquisition de fiefs ou par le service militaire est supprimé par une série d’ordonnances royales. Tout au long de la première moitié du XVIIe siècle, des mesures de détail, plus ou moins efficaces, forment le prélude à la tentative colbertienne (à moins qu’elle n’ait été prévue par Fouquet). Patiemment, Colbert a tenté de codifier la noblesse, poursuivant l’idéal, jamais atteint, d’un catalogue intangible de toutes les familles nobles, la nouvelle noblesse de lettres ou d’offices n’y ayant qu’un accès restreint, contrôlé et progressif. La guerre de Hollande mit fin à l’essai, comme à tant d’autres projets. On a, de ce fait, tendance à en diminuer la portée. La grande réformation n’a certes pas été achevée. Mais la plus grande partie de la noblesse française a passé devant les intendants ou les chambres spéciales créées à cet effet. La réformation a, au moins, renforcé un état d’esprit particulier à la noblesse. Qui a pu «prouver», étaler sa «marchandise», pour parler comme Mme de Sévigné, arbore cet honneur. Désormais, on raffine de plus en plus sur les titres. Les portes de la noblesse ne sont pas entièrement fermées, et les reprises partielles de la réformation font partie des pires expédients fiscaux nécessités par les besoins de la guerre. Il y a encore des usurpations. Mais ce sont des exceptions.

Paradoxalement, les impôts à tendance égalitaire firent le reste. La capitation fut, à l’origine, un impôt révolutionnaire. Il ne le resta guère. Les rôles séparés permirent d’en réduire singulièrement le poids. Le second ordre resta privilégié. Mais être inscrit sur la liste noble, fût-ce «à la décharge du tiers», devint une preuve de noblesse supplémentaire. Dixième et vingtième faillirent prendre le même chemin. Mais le dixième fut trop intermittent pour se prêter aux manœuvres de longue haleine. Quand le vingtième fut établi, l’opinion publique était déjà assez forte pour ne plus pouvoir permettre trop d’anomalies. Le tiers était devenu trop méfiant pour se prêter à la moindre concession.

Ainsi la «castification» de la noblesse lui est, dans une large mesure, imposée du dehors par la royauté. Mais elle accepte le fait avec empressement. Au XVIIIe siècle, elle sécrète sa propre idéologie. Le terrain avait été préparé par le Traité de la noblesse de La Roque. On aboutit alors à une définition quasi raciale de la noblesse, fondée sur les vertus de la «liqueur séminale». Le tiers n’allait pas tarder à renverser la théorie à son profit, par les soins de Chérin, le généalogiste de la noblesse, puis par ceux de la grande génération des historiens et des journalistes de l’époque romantique, tels A. Thierry et Michelet.

La grande mue bourgeoise

Face à cette noblesse retranchée derrière ses privilèges menacés et discutés, la bourgeoisie subit la grande mue. E. Labrousse a pu dire que la Révolution était d’abord un fait urbain, qui se comprend à partir de la croissance accélérée des villes au cours du XVIIIe siècle. C’est souligner l’explosion numérique de la bourgeoisie de l’époque moderne. La poussée urbaine a été, en fait, continue depuis le XVe siècle, et même les difficultés économiques du XVIIe siècle n’ont pu que la ralentir un court moment. Cette croissance s’accompagne d’une amélioration lente, mais sensible, du niveau de vie, que traduisent en province l’abandon de la cuisson individuelle du pain, le remplacement du méteil par le froment, une certaine transformation des conditions du logement. Mais l’essentiel est la brutale expansion quantitative et qualitative que subissent la moyenne et la petite bourgeoisie au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. La grande bourgeoisie avait jusqu’alors conservé la mentalité et l’idéal du «bourgeois gentilhomme». Une partie d’entre elle – surtout les femmes – s’était fondue dans la noblesse. À la longue, ces anoblis fournirent une part importante des éléments les plus intransigeants de l’aristocratie. Processus classique, qui n’est pas particulier à la France de l’Ancien Régime. Certes, la haute bourgeoisie elle-même commence à évoluer vers 1770-1780; elle est de plus en plus encline à pousser à des transformations «libérales». Le cas des «monarchiens» illustre cependant bien les limites qu’ils entendaient donner aux réformes, qui sont celles qu’accepte la fraction libérale de la noblesse. Nobles et grands bourgeois sont d’ailleurs formés ensemble, et participent à la même culture archaïsante, qui crée le décor néo-classique de la fin du XVIIIe siècle.

La masse de la moyenne et de la petite bourgeoisie n’a évidemment aucune chance de jamais pénétrer dans la noblesse. Son poids numérique croissant rompt tous les rapports de force existants, déjà précaires. Elle ne peut donc que répudier tous les fondements de la philosophie politique, non seulement de la noblesse, mais encore de la haute bourgeoisie. Au surplus, son éducation lui donne les «capacités» intellectuelles. Or, dans une large mesure, cette culture est moins archaïque, plus moderne, parce que souvent plus autodidacte que celle de la haute bourgeoisie et de la noblesse. C’est dans la moyenne bourgeoisie que se trouvent les premiers groupes athées «missionnaires». Elle forme la masse de la clientèle des philosophes ou, plus exactement, de la troisième génération des philosophes, des Mably, Raynal ou Condorcet. Les hommes de loi y sont nombreux et, parmi eux, les avocats. À beaucoup d’égards, la Révolution signifiera la relève des grands parlementaires, nobles ou anoblis, par le monde des juges, des avocats et des notaires. Mieux à même que qui que ce soit de connaître les incongruités d’une législation disparate et des jurisprudences variées, dont le formalisme juridique, inévitable et logique, a aidé à durcir la «réaction seigneuriale», ils pourront imposer leurs idées et faire de la Révolution un fait essentiellement bourgeois, encore que le Code civil ne puisse se comprendre sans l’admirable travail de regroupement des jurisprudences effectué au XVIIe et au XVIIIe siècle. La force de cette petite bourgeoisie réside en outre dans la spécialisation des corps de métiers qui sont porteurs de progrès: médecins, chirurgiens... Ils seront la grande force du XIXe siècle.

Paysans et bourgeois contre la seigneurie

Le peuple suit. Celui des villes est encore très souvent proche de l’esprit campagnard. Il est donc prêt à partager toutes les préventions antinobiliaires. Mais il dépend encore trop étroitement de ses «patrons» pour être capable de créer sa propre idéologie cohérente. Sa mentalité épouse donc celle de la petite bourgeoisie. Les crises alimentaires font le reste, précipitant dans les rues les «bras nus» et les révoltés de la misère, masse de manœuvre de l’«armée révolutionnaire». Les sans-culottes fourniront l’encadrement. Mais d’autres liaisons commencent à se dessiner dès avant 1789. Les Enragés en sont une manifestation caractéristique. Ils sont sur certains points – comme sur la question du prix du pain – plus proches de l’interventionnisme étatique et municipal de l’Ancien Régime que des idéaux, très bourgeois, de la majorité des Montagnards.

Le monde paysan, en son infinie diversité, en son incommensurable misère aussi, a, plus que tout autre, des réactions viscérales, ancestrales. L’avalanche paysanne de la seconde moitié de juillet 1789 est l’aboutissement, la revanche des innombrables soulèvements paysans, à chaque fois écrasés, qui rythment l’époque «moderne». Rappelons que ceux-ci n’ont pas toujours eu, au XVIe ou au XVIIe siècle, de pointe antinobiliaire ou antibourgeoise nettement caractérisée, tant le système seigneurial semblait faire partie de l’ordre éternel des choses intangibles. Les cadres locaux, tant seigneuriaux que bourgeois, ont parfois été, sinon consentants, du moins d’une neutralité au fond assez bienveillante. La haine populaire s’est d’abord dirigée contre le fisc et ses agents. La nouveauté, le poids rapidement croissant de la fiscalité royale, les excès évidents de nombre de ses agents ont constitué les causes originelles de ces révoltes. La royauté a soupçonné la complicité des parlementaires. On connaît la brutale réaction du pouvoir royal face à la révolte du papier timbré: le parlement de Bretagne est puni proportionnellement autant que les révoltés. Mais il est malaisé, peut-être impossible, de mesurer le degré exact de ces complicités, réelles ou supposées. Nul doute, cependant, que les parlements de 1789 n’aient songé à utiliser contre le pouvoir royal des moyens de pression populaire analogues. C’était se tromper sur l’étendue, très limitée, de leur popularité. C’était surtout sous-estimer la profondeur terrible de haines séculaires trop longtemps refoulées. Tout accord était en réalité impossible, et ce dès le XVIIe siècle. On peut discuter sur le bien-fondé de telle ou telle clause du code paysan, ou de telle ou telle autre revendication. Il est certain qu’elles ne correspondent pas toujours à l’exacte vérité. Bien des griefs sont grossis. Toute la propagande dirigée contre les anoblis repose sur une invraisemblable série de contre-vérités, trop aisément colportées par des politiciens trop enclins à ne pas discuter certaines assertions. Peu importe: la seigneurie, ses agents, tel est l’ennemi. L’incompréhension réciproque est évidente. La noblesse, ainsi que la bourgeoisie seigneuriale, parle droits, jurisprudence, et légalement, formellement, elle a raison. Elle garde son attitude légaliste jusqu’au bout. La seigneurie est une propriété. Tout à sa proie attachée, la noblesse, principale détentrice des seigneuries, n’a pas compris, et ne pouvait comprendre, la somme d’envies, de désirs, de revendications qui, à force de misères, ne demandaient qu’à exploser, d’autant plus que la seigneurie fait de plus en plus figure d’anachronisme inutile, de poids mort à traîner; la noblesse et le clergé, dans la mesure où ils sont intégrés à la seigneurie, apparaissent comme des organismes sociaux parasitaires.

On comprend donc aisément qu’on ait pu considérer que le principal mérite de la Révolution ait été de supprimer un frein principal au développement du capitalisme. Sans doute la mainmorte ecclésiastique, le retrait féodal ralentissent-ils effectivement la circulation des terres. Ils n’avaient pu cependant empêcher le développement rapide du capitalisme du XVIIIe siècle. Le frein est secondaire, puisque le taux de croissance français est alors l’un des plus forts du globe. Or, ce n’est plus le cas au XIXe siècle, alors que la seigneurie est détruite. La disparition du système seigneurial a en réalité une autre portée. En supposant que les impôts des régimes qui se sont succédé après 1800 ont été à peu près égaux à ceux de l’Ancien Régime, la disparition de la seigneurie accroît d’un coup le revenu paysan de 13 à 20 p. 100 (droits seigneuriaux et dîmes). Il semble que le revenu ainsi libéré ait été en bonne partie consacré à l’arrondissement des propriétés ou des exploitations. Mais une autre partie est devenue disponible pour réaliser cette infinité de petits investissements, infimes en soi, qui font du XIXe siècle, toute proportion gardée, l’apogée de la civilisation rurale française. La «révolution des plantes» (expression malheureuse), timidement amorcée au XVIIIe (sauf pour le maïs du sud-ouest de la France), ne s’explique guère autrement. La dîme avait été l’un des obstacles majeurs au développement des cultures nouvelles. Prudence paysanne, «préjugés» ne sont pas seuls en cause. Peut-être surtout la Révolution a-t-elle servi de «révélateur», libérant d’un coup nombre de réflexes populaires. La démographie elle-même se transforme et, somme toute, très vite. C’est peut-être un effet, très indirect, de la Révolution...

Les attitudes religieuses

L’Ancien Régime comprend nombre d’autres aspects, dont il n’a pas été question ici. Pour employer l’expression de M. Méthivier, il est à la fois corporatif et catholique. Cette dernière définition mérite d’être précisée. Si l’on veut dire par là que le catholicisme rythme la vie sociale comme les cérémonies officielles, nul doute que ce ne soit vrai. Mais à quoi correspond l’emprise profonde de cette religion? Les tentatives de déchristianisation de l’époque révolutionnaire n’ont pas provoqué de grandes résistances en certaines régions. À y regarder de près, la géographie religieuse des campagnes françaises, à la veille de la Révolution, semble avoir été singulièrement complexe. Le «dimorphisme» du bas Poitou est depuis longtemps acquis, dès le XVIIe siècle au moins. Une partie des campagnes du sud du Bassin parisien, du nord du Massif central et du Midi ont été déjà fortement déchristianisées. En ville, la situation est encore plus nette. La petite bourgeoisie échappe en majeure partie à l’Église, et son attitude, même face aux prêtres «jureurs», révèle l’extraordinaire incompréhension des choses religieuses qui la caractérise, et qui effraie tant Robespierre qu’il ressent la nécessité de qualifier l’athéisme de défaut aristocrate type. Parmi les «capacités», la philosophie des Lumières ou le sentimentalisme à la Jean-Jacques dominent largement. Beaucoup de bons esprits ont pensé, vers 1795-1810, que la France pourrait assez aisément devenir protestante: Napoléon y fait allusion dans le Mémorial de Sainte-Hélène. D’où la portée capitale de la révolte de la Vendée et de la chouannerie: quelles qu’aient été les raisons profondes, qui susciteront encore longtemps des controverses passionnées, elle a sauvé une certaine forme du catholicisme traditionnel de la France de l’Ancien Régime. Par là, la révolte de l’Ouest a profondément modifié l’évolution du XIXe siècle. Il est dangereux de vouloir refaire l’histoire; supposons, cependant, que la contre-révolution n’ait pas affecté l’Ouest: l’histoire de France eût certes pris un autre cours. Ne sous-estimons donc pas les forces des régionalismes et des diversités de l’ancienne France.

10. L’Ancien Régime et la Révolution

Au total, dans ce que l’on appelle l’«Ancien Régime», un type de société et une forme très évolutive de gouvernement reposent sur une même et fondamentale contradiction.

D’une part, au cours de sa croissance normale, l’État moderne, avec sa structure administrative de plus en plus complexe, doit longtemps, et nécessairement, tenter un compromis toujours provisoire avec les vieilles formes, féodales d’abord, seigneuriales ensuite. Aux yeux de l’opinion publique naissante du XVIIIe siècle, ce compromis ressemble davantage à une compromission qu’à autre chose. Compromission qui paralyse d’ailleurs, à nos yeux de modernes, les efforts d’adaptation des bureaux versaillais.

D’autre part, la seigneurie, qui étouffe la paysannerie, rend l’auto-investissement paysan décidément difficile, sinon impossible. Or la noblesse considère la seigneurie comme sa force principale. C’est peut-être une illusion, et il n’est pas impossible que dans certaines régions, comme la Normandie des pays de la Seine, la propriété nobiliaire se soit trouvée plus grande vers 1830 qu’en 1789.

La crise financière de l’Ancien Régime était, en soi, assez facilement soluble. Elle n’a pris figure de crise de régime que parce qu’elle mettait en jeu les privilèges fiscaux. Ils sont la raison évidente de la révolution juridique bourgeoise de juin-juillet 1789. Celle-ci a réussi, non seulement du fait de l’aveuglement et du manque de clairvoyance de l’entourage royal (y compris Necker), mais surtout grâce à l’appui des révolutions municipale et paysanne de juillet: elles balaient tout l’Ancien Régime en ne conservant, très provisoirement, que la royauté. L’avalanche détruit et confond l’anachronisme profond qu’est la seigneurie, et l’institution profondément actuelle et efficace de l’intendance. Il est significatif que la deuxième n’ait suscité aucun regret, alors que la bourgeoisie a fort hésité en ce qui concerne la seigneurie, essayant de garder subrepticement ce qu’elle avait concédé durant la nuit du 4 août. Les besoins de la guerre européenne, imprudemment engagée contre l’avis tardif d’un Robespierre lui-même longtemps hésitant, ont imposé le retour à la centralisation dite jacobine, et ce avec nombre d’hommes occupant des postes clefs de l’ancienne administration. Débarrassé des «legs absurdes» du passé, Napoléon a pu entériner et infléchir l’énorme travail de préparation effectué tant par l’ancienne administration que par les régimes révolutionnaires, et en particulier celui, si décrié mais fécond entre tous, du Directoire.

Ainsi, Tocqueville a raison de souligner que «la centralisation aeministrative est une institution de l’Ancien Régime», que «la révolution administrative avait précédé la révolution politique», que «la Révolution a beaucoup moins innové qu’on ne le suppose généralement». Il désapprouve cette évolution, n’ayant pas compris, en homme du XIXe siècle, son caractère inéluctable. Il n’en reste pas moins vrai que les révolutionnaires ont voulu créer, très consciemment, cette coupure, en détruisant l’«Ancien Régime» politique et social, comme le soutenait Taine. Cependant, 1789 repose sur une ambiguïté. Tout comme la popularité momentanée des parlements du XVIIIe siècle était fondée sur le refus des «pères du peuple» d’accepter de nouveaux impôts, pour n’avoir point à les payer eux-mêmes, de même 1789 a indifféremment détruit les legs moyenâgeux de la seigneurie et des ordres, et le legs, plus moderne mais tout aussi lourd, des offices, ainsi que l’ensemble des nouveautés administratives. Toutes les catégories de la population se sont trouvées d’accord sur ce seul point. D’où les difficultés éprouvées, pendant la crise révolutionnaire, pour créer une constitution et un régime cohérent. Le compromis entre les nécessités étatiques et le désir légitime des individus à plus de liberté est particulièrement difficile à établir, même en temps de paix. Il devient impossible en temps de guerre: la guerre, la dernière phase de la deuxième guerre de Cent Ans franco-anglaise, rendit impossible la réconciliation durable entre la révolution des riches, évoquée par J. Jaurès et A. Mathiez, et la révolution des pauvres, glorifiée par Michelet, révolutions dont la superposition avait eu raison de l’Ancien Régime.

11. Thèses en présence

L’exposé qui précède se présente comme une prise de position, fondée sur une thèse. Cette tentative comporte nombre d’hypothèses, qui restent à confirmer – ou à infirmer. Notre essai passe donc sous silence nombre d’aspects, considérés comme «classiques», de l’Ancien Régime. Un résumé rapide d’autres positions actuelles s’impose. On tentera de les présenter par siècle.

XVIe siècle

Les brillantes études de R. Mousnier ont démontré l’ancienneté de l’idée de la monarchie absolue, qui remonterait au XIIe siècle. L’absolutisme doctrinal du Moyen Âge ne se réalise cependant «que de façon momentanée, non continue, intermittente». La «modernité», toute relative, du XVIe siècle, réside dans le fait que l’absolutisme a tendance à s’accomplir «dans les activités de tous les jours de l’État» (F. Chabod). Aussi l’État français se caractérise-t-il par la création d’une organisation diplomatique permanente, imitée de l’Italie, et par le développement d’une hiérarchie d’officiers. Ordres et états généraux n’ont plus qu’une efficacité politique épisodique, face au «système» des offices dont le couronnement est le phénomène de la vénalité des offices. Chabod place cette construction sur le même plan que l’utilisation des troupes mercenaires dans l’armée: «La vénalité des offices [...] est le correspondant du système militaire des troupes à solde.» Le pouvoir royal «ne dépendait plus ainsi de la seule force militaire de la noblesse féodale». Or, pour l’essentiel, ce sont surtout les bourgeois qui accèdent aux offices. Toujours plus conscient de sa force, ce monde des officiers conçoit l’État, non plus seulement sous la forme et dans la personne du roi, mais en entité de plus en plus indépendante. La notion d’intérêt d’État apparaît vers la fin du XVIe siècle, pour triompher avec Richelieu (E. Thuau).

Cette description de la «monarchie absolue» du XVIe siècle limite l’importance étatique que l’on attache au patriotisme (J. Huizinga). Elle s’accorde bien avec l’internationalisme du corps des dirigeants politiques, qui se prolonge au XVIIe siècle jusqu’à l’apogée du cardinalat de Mazarin. Peut-être passe-t-on trop vite sur l’importance à accorder à l’évolution des techniques militaires et à leurs répercussions politiques, administratives et gouvernementales (Nef). Surtout, il nous paraît difficile d’appliquer au «quatrième ordre» des officiers la terminologie de «bureaucratie» (Chabod). L’officier n’est pas un fonctionnaire.

XVIIe siècle

Au XVIIe siècle, théologie, théories politiques et réalités sociales «allongent les distances» entre le monarque et les hommes, comme la Contre-Réforme ou Calvin les avaient établies entre Dieu et les fidèles (C. Bontemps et al.). Pour R. Mousnier, la monarchie de Louis XIV, telle qu’elle s’incarne en ce personnage, après les vicissitudes de la première moitié du XVIIe siècle, est en quelque sorte le résultat politique de l’équilibre social entre la force croissante de la bourgeoisie et celle de la noblesse diminuée par les conséquences de la Fronde. L’arbitrage d’un monarque «absolu» devient indispensable. Par ailleurs, le conflit entre le Prince, ou l’État, et le monde des officiers s’accentua, plaçant ce dernier dans une situation inconfortable à la fois sur les plans social et intellectuel. D’où les palinodies, plus apparentes que réelles, des parlements, qui traduisent ces tensions contradictoires. Tout le «tumultueux» XVIIe siècle, dont on sous-estime en France le côté «baroque», culmine dans les désordres de la Fronde, qui coïncide avec une période de difficultés économiques et démographiques. L’historien soviétique Porchnev explique ce temps en y voyant un «front de classe»: noblesse-bourgeoisie-monarchie absolue, coalisé contre le peuple pour la défense de la structure «féodale» de l’État.

L’ensemble de cette «problématique» est exposé dans les ouvrages de P. Goubert: «Absolutisme: mot où chacun met ce qu’il veut... 1630-1659, il s’agissait bien de théories, ou de principes; il s’agissait de faire la guerre.» Guerre au surplus quasi permanente, bien après 1661. Elle explique beaucoup de choses, comme l’opposition de la politique de Richelieu, centrée sur les problèmes extérieurs, et de celle d’un Marillac, préoccupée avant tout de la nécessité des réformes internes. Elle est surtout la raison profonde du poids croissant d’une fiscalité royale écrasante, élément essentiel des révoltes populaires de la première moitié du siècle.

Force est enfin de souligner les chances de la monarchie française. Aux yeux de l’étranger et en dépit des crises démographiques, le royaume de France paraît – et il l’est – le pays le plus riche d’Europe, en dépit de la suprématie commerciale et financière de la Hollande et, dans une mesure bien moindre, de l’Angleterre. En outre, P. Goubert a mis en évidence le rôle des contrôleurs généraux de la fin du règne de Louis XIV, peut-être égal, sinon supérieur, à celui de Colbert.

XVIIIe siècle

Les thèses des historiens du XVIIIe siècle sont moins tranchées, plus anciennement établies aussi que celles des spécialistes du XVIIe siècle (nous commençons seulement à bien connaître le XVIIe).

Les mécanismes de la mise en place de la nouvelle administration royale, opérée sous Louis XIV, ont été particulièrement précisés par les recherches sur les intendants (G. Livet, H. Fréville).

Les grandes tendances économiques et leurs répercussions sociales et politiques sont connues depuis longtemps par les travaux fondamentaux d’Ernest Labrousse. Les ouvrages ultérieurs, en particulier ceux de J. Meuvret, n’ont fait que confirmer les conclusions obtenues. Nous nous sommes donc contentés de les résumer, en les appuyant sur nos propres recherches (J. Meyer).

Les points de vue traditionnels ont été, pour l’essentiel, définis par les études de P. Sagnac. On a l’habitude de voir dans la période 1770-1789 la grande époque de la double réaction nobiliaire et seigneuriale. La première, en transformant la noblesse en caste close, en lui réservant les postes de direction politiques, rejette la bourgeoisie en dehors du «pays légal».

La seconde fortifie la seigneurie par les pires abus et cristallise la révolte agraire, latente depuis des siècles, en un élément révolutionnaire capital, au moment où la philosophie des Lumières met en cause l’ensemble des «superstructures» intellectuelles, morales, religieuses et politiques du pays. La crise des prix et des revenus paysans du règne de Louis XVI – «le roi malchanceux» (E. Labrousse) – aggrave les conséquences de ces phénomènes. Ainsi se superposent les trois éléments qui expliquent la Révolution: crise politique, crise économique et crise sociale, chacun de ces éléments constituant une cause «nécessaire, mais non suffisante» pour le déclenchement de la Révolution.

La tendance a été d’élargir ce double mouvement de réaction nobiliaire et seigneuriale à la période antérieure. Les travaux bourguignons de P. de Saint-Jacob ont récemment démontré le rôle capital joué par le mouvement physiocratique dans la genèse de l’intérêt pris par la bourgeoisie et la noblesse à la gestion des biens de la terre, élément déterminant de la «réaction seigneuriale». Il ne peut, en effet, être question de nier l’aggravation de la pression seigneuriale et domaniale dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. On peut cependant penser que les deux réactions sont, en réalité, beaucoup plus anciennes et remontent, à tout le moins, au milieu du XVIIe siècle, et même on a pu déjà parler de la réaction seigneuriale du XVIe siècle.

Encore convient-il de ne pas isoler l’histoire de France, sous peine de fausser les perspectives. Le XVIe siècle a vécu de l’exemple italien et, sous cet empire, le XVIIe a imité l’Espagne de Philippe II; le XVIIIe se tourne vers le monde anglo-saxon. J. Godechot a élargi le débat sur les origines de la Révolution française en introduisant le concept de la révolution atlantique, englobant géographiquement les États-Unis d’Amérique et chronologiquement toute la période de 1770 à 1789. Il est certain que la notion d’«Ancien Régime» a le tort de s’appliquer trop étroitement à la seule France.

En revanche, l’exemple fourni par la monarchie française et par sa structure politique a joué un rôle considérable dans l’Europe centrale.

Faut-il enfin souligner toutes les lacunes qui restent immenses dans nos connaissances? L’histoire des «institutions» a subi, au cours des années soixante et soixante-dix, une certaine éclipse, souvent motivée par le caractère abstrait et irréel d’études antérieures, trop exclusivement juridiques. Elle tend depuis lors à reprendre un rôle de premier plan à l’intérieur d’une histoire qui se veut «globale». Il n’en reste pas moins que les mécanismes administratifs du XVIIIe siècle ne nous sont encore connus que d’une manière très lacunaire. Le rôle exact du jeu des clientèles n’est pas encore déterminé. Que savons-nous, en dehors d’anecdotes discutables et de pamphlets d’époque, de vraiment solide sur la noblesse de cour? Seuls les parlements, grâce aux ouvrages de F. Bluche, R. Mousnier et J. Egret, peuvent à la rigueur être considérés comme connus d’une manière assez satisfaisante. Le développement, pourtant évident, du patriotisme populaire, s’il a été admirablement abordé par A. Corvisier, reste à étudier dans le détail. Nombre de sources sont peu utilisées (archives juridiques) ou inconnues. Nombre de méthodes demandent à être révisées ou mises au point. Et puis, comme le rappelaient J. Michelet, L. Febvre et F. Braudel, «la France est diversité». Les évolutions régionales ne sont pas uniformes, comme en témoignent les exemples méditerranéens (E. Le Roy Ladurie).

Ancien Régime
(l'), l'ensemble des institutions qui régissaient la France avant la Révolution de 1789.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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